Profession: professeur de médecine à la télé

Par vendredi 13 août 2021 Permalink 1

Comme chaque jour, tôt le matin, le professeur de médecine Bruno Mégavannes descendait de chez lui par l’ascenseur qui le menait directement au sous-sol de son immeuble pour monter dans sa BMW, un coupé série 4. Il n’allait pas au service réanimation de l’hôpital Lariboisière à Paris. Depuis des mois il n’avait vu aucun malade et ça lui manquait, un peu mais pas trop, ces regards de patients à l’agonie quémandant le mot rassurant d’un sachant, ces élèves suspendus à ses lèvres, ces infirmières qu’il choisissait pour l’accompagner jeunes et jolies.

Quelques semaines après le commencement de l’épidémie de covid-19, Mégavannes s’était concentré sur sa vie médiatique qui le menait toute la journée d’un plateau à un autre écumant toutes les chaînes de radios et de télévisions du matin 6h30 au soir 22 h. Il recevait chaque nuit sur sa boite mail un petit topo de l’Elysée ou du ministère de la santé qui lui donnait la primeur des choix gouvernementaux pour lutter contre le coronavirus afin qu’il les déclinent partout sur tous les tons. Evidemment cela changeait souvent et ne rendait pas toujours très facile le discours du professeur de médecine mais il s’adaptait bien. Sa bonne tête était du genre de celle à qui on donne le bon dieu sans confession. Il faisait très attention à sa tenue et portait très souvent sa blouse de médecin verte à l’écran se parant ainsi de l’autorité de l’uniforme. Avec l’habitude, il ne lui était plus vraiment nécessaire d’écouter les phrases respectueuses des journalistes. Ils avaient leurs questions, lui ses réponses. Et son argumentaire était déroulé sans le moindre accroc. Jamais il ne semblait douter de ce qu’il disait. Gestes barrières, masques, gel, confinement, couvre-feu, pass sanitaire, vaccination, troisième dose… tout dans sa bouche sonnait comme une évidence, tout laissait accroire que la vérité vraie venait de Bruno Mégavannes.

Alors la vie de Bruno Mégavannes devenait toujours plus merveilleuse. Ah, comme il les aimaient ces petites journalistes pas farouches avec qui il avait des liaisons! Comme voir son image sur tous les écrans valorisait son égo! Comme les projecteurs des plateaux lui plaisaient au point d’aller chez un confrère se faire tirer la peau pour paraître plus jeune! Et puis un visagiste aussi qui lui conseilla la barbe d’une semaine pour avoir l’air viril! C’était d’ailleurs un baroudeur dans son genre Mégavanne; France Info, Lci, Cnews, Europe 1, BFM, RTL, France Inter, TF1 France 2 et 3, même France Culture, rien ne l’effrayait, partout il se frottait à l’univers médiatique français, partout il était reçu comme un prince.

Mais au sommet de sa carrière, commença le déclin de Bruno Mégavannes. L’épidémie disparut comme elle était venu. Subitement, sans prévenir. Quelques médias continuèrent bien à l’interroger et il laissait entendre à chaque fois que rien n’était fini, le pire était à venir. C’était son intérêt. C’était son grand espoir. Au début on fit attention à ses réflexions, et puis les faits démontrèrent bien la fin de la pandémie. Les médias passèrent à la géopolitique et la guerre probable entre la Chine et les Etats Unis. Mégavannes essaya de se documenter à ce propos mais son expertise n’intéressait personne. La mort dans l’âme il retourna à Lariboisière. Tout le monde l’avait oublié là-bas. Il errait dans les couloirs restant parfois de longues heures debout sous le néon d’un couloir imaginant les sunlight des plateaux télé.

Un soir, n’en pouvant plus, il s’injecta une grande dose de SARS-CoV 2. Heureusement il en réchappa. Mais le cerveau était atteint et le pauvre fut enfermé dans une maison de fous où il put crier à loisir dans sa chambre capitonné “Chauve souris”, “Pangolin”, “Passe sanitaire”… Personne ne l’entendait.

Frédéric Le Quer

 

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