La Samaritaine

Par Mardi 6 janvier 2015 Permalink 17

La Samaritaine a longtemps été le grand magasin le plus emblématique de Paris. En ce temps là, la rue de Rivoli grouillait de piétons et de voitures, les consommateurs se bousculaient au comptoir des bistrots alentours à l’heure du déjeuner situés dans les petites rues, à coté. L’ambiance était populaire. La découverte de la consommation de masse ébahissait et réjouissait. L’heure était à la dépense et en la croyance aux lendemains heureux.

Les plus anciens se souviennent peut-être encore des fameux bons de la semeuse, ancêtres du crédit à la consommation. Les vendeurs les transportaient dans une sacoche en cuir, en bandoulière. Ce sont des milliers de francs qu’ils détenaient en billets uniquement utilisables ici, sans précaution, sans grande crainte d’être agressés. Ça aidait les moins riches à acheter des choses de qualité payées à tempérament.

Magasin 1, magasin 2, magasin 3, magasin 4, chacun avait sa spécialité. Je me souviens, les jouets au magasin 4! Mais avant, il y avait cette double rangée de lourdes portes vitrées en bois qu’il fallait franchir pour pénétrer à l’intérieur de la samar, comme on disait vulgairement. Un terrible courant d’air ébouriffait. C’était quelques mètres inhospitaliers, qui sonnaient comme une menace, un défi, un avertissement avant l’atmosphère chaude, lumineuse, favorable aux dépenses.

Et partout c’était la cohue, la bousculade, la quête du Graal, du vêtement rêvé, de l’objet convoité.  Après, l’étape encore difficile était de trouver une vendeuse qui s’occuperait de la taille, de l’essayage, du paiement. En s’approchant du restaurant du magasin une odeur acre flottait systématiquement dans l’air. La Samaritaine n’avait rien d’un endroit aseptisé; odeurs de cuisine, odeurs de parfum, odeurs de sueurs se mélangeaient allègrement.

Mais rien n’était médiocre. Les lieux étaient grandioses: Les immenses baies vitrées sur la Seine mal mises en valeur, l’escalier monumentale avec sa rampe en fer forgé, des hauteurs sous plafond à donner le vertige, les vieux ascenseurs qu’il fallait toujours attendre…

Un beau jour, 10 ans déjà, sans crier gare, sous des prétextes de sécurité plus ou moins fallacieux, tout a été bouclé irrévocablement. C’était terminé. Une grande entreprise du cac 40 décidait de tout bouleverser. A la poubelle, la mémoire d’une société, l’histoire d’une époque! Du passé il devait être fait table rase avec l’aide d’une municipalité socialiste trop favorable à l’oubli.

Hier ce n’est pas une ambiance, à jamais révolue, que la cour d’appel a voulu sauvegarder en rejetant de projet de LVMH et en arrêtant ainsi le chantier abusivement en cours. Ce sont des immeubles du XIXe siècle, en pierre, qui font l’âme du cœur de la capital. Les immeubles en verre, les bureaux, les hôtels de luxe, les logements sociaux attendront encore un peu avant de remplacer définitivement la Samaritaine. Et peut-etre qu’il restera ainsi quelque chose d’un temps dont on ne comprend pas très bien pourquoi il faudrait qu’il soit perdu.

Frédéric Le Quer

17