Les premières pages de « L’enracinement »

Par Dimanche 17 avril 2016 Permalink 1

CHAPITRE UN

L’arrivée

Par une fin de journée sans joie, le bateau à voile glissait lentement sur l’eau du chenal  quand un choc brutal l’immobilisa. Par rapport aux horaires de marée indiquées dans « Le marin breton », la bible du navigateur, il avait cherché à entrer trop tard dans le port certes bien abrité mais difficile d’accès pour cet équipage qui y pénétrait pour la première fois. La quille était coincée.

— Que se passe-t-il ? Demanda Nathalie pendant que Jérémie poussait la manette pour enclencher la marche arrière et tenter de se dégager.

Il regarda alors plutôt sa femme, Delphine, embarrassé ; malgré le coup d’accélérateur, le bateau ne bougeait pas.

— On ne voit rien, répondit le barreur agacé. Les repères sont tantôt par l’avant, tantôt par l’arrière… Si tu crois que c’est facile avec cette brume.

Il parlait à la cantonade. Le « tu » ne s’adressait à personne. Il s’en voulait car il faudrait attendre encore plus de trois heures dans cet habitacle où au bout de quatre jours de mer la promiscuité devenait pesante. Quand Nathalie comprit la situation, elle se lamenta tout haut, reprochant quelque chose à  chacun, pestant et récriminant. Aucun ne répliqua pour la laisser se calmer.

Deux couples avaient décidé une longue virée dans le golfe de Gascogne la deuxième quinzaine du mois d’août. Jérémie et Delphine, marins confirmés, avaient proposé à leurs, jusque là, amis, Mathieu et Nathalie, une virée entre La Rochelle, quelque part sur la cote basque espagnole, quelque part au sud de la Bretagne et retour à La Rochelle. Ils étaient maintenant arrivés dans le Finistère non sans gros temps, non sans peur, non sans manque de sommeil. Les néophytes, Mathieu s’était un peu vanté, n’en pouvaient plus de dormir vite, du vent marin, des grains marins et de cette humidité qu’ils sentaient sur chaque pore de leur peau et dont il était impossible de se débarrasser. Mettre pied à terre avant la nuit, partir aux douches chaudes de la capitainerie puis manger une crêpe dans un petit restaurant du port leur avait semblé jouable pour une fois ! La désillusion était de taille.

— Ce n’est pas grave, finit par dire Mathieu pour calmer sa femme. Nous ne risquons rien à cet endroit. Nous n’avons qu’à attendre que la mer remonte.

— Il fait froid, bougonna Nathalie.

— Je vais faire du café en attendant, dit Delphine. Ça nous réchauffera.

Elle y mettait du sien pour apaiser les relations dès qu’elle sentait cette crispation des rapports dans le cockpit venant de plus en plus fréquemment au fur et à mesure que les conditions atmosphériques s’étaient révélées mauvaises, dégénérant bien plus que les prévisions météorologiques avaient laissé penser. Ils avaient été gâtés depuis leur départ ! Un gros chalutier leur avaient même demandé au milieu de la nuit par radio ce qu’ils fabriquaient ici, dans cette tempête… Les quelques compensations, comme la vue des dauphins, d’un ban de thons bondissant hors de l’eau ou de la plate forme pétrolière laissée à tribord sous un magnifique soleil matinal, n’avaient pas fait oublier à Nathalie son terrible mal de mer provoqué par le roulis du bateau au milieu de la houle et par l’odeur de gasoil qui régnait dans la cabine, sa peur en voyant certaines vagues déferlées sur le pont, sa panique quand vers quatre heures du matin ils frôlèrent un énorme porte-conteneur suite au manque de vigilance des garçons qui s’étaient endormis. Heureusement éveillée, elle eut le temps de les ameuter et put ainsi éviter le drame.

Alors, petit à petit, une certaine tension s’était installée parmi les équipiers et la sagesse de Delphine avait bien du mal à distiller l’harmonie nécessaire pour ce genre de périple. Le plantage si prêt du port, au milieu d’un chenal gris et triste endigué par deux murs en béton, était le bouquet ! L’absolu manque de vent leur avait fait perdre un temps considérable. Et voilà le résultat ! Par-dessus le marché, le brouillard qui s’était levé à l’heure du déjeuner, était en train de retomber encore plus épais que le matin, les faisant avancer dans une purée de poids inquiétante offrant une vision spectrale de cette fin d’après-midi.

— Comme on est bloqué, nous n’avons qu’à ranger un peu le bateau, proposa Jérémie. Jetons l’ancre puis rentrons le génois ! Mathieu, prends l’araignée, nous attacherons ainsi la grand voile sur la bôme comme il faut. Et puis, Delphine, au lieu de café, Il y a une bouteille de vin d’Espagne que j’ai achetée qui doit trainer quelque part en bas.  Sers-nous plutôt un coup de pichtegorne !

Il prononça le mot en souriant. En se montrant pragmatique et presque joyeux, il insufflait un dynamisme dont le but était de détendre avant tout Nathalie qu’il sentait à bout. La jeune femme, brune, les cheveux mi-longs, les yeux verts en amande, était suffisamment jolie pour faire oublier, surtout aux hommes, son caractère exigeant, capricieux et égoïste. Il avait aussi fallu toute l’intelligence de Delphine pour aplanir les difficultés que créaient à tout bout de chant son équipière. Mathieu, plutôt effacé, était bien incapable de la canaliser et ne cherchait d’ailleurs pas à la contrarier tant il avait l’air de vouloir éviter tout conflit. Si Nathalie avait hâte de voir la croisière se terminer, Delphine et Jérémie regrettaient de s’être lancés dans cette aventure avec ce couple qui, s’il leur plaisait le soir à diner, les avait exaspérés depuis le départ. Avec Mathieu mou et sans charisme et elle un tantinet cyclothymique, ces vacances se révélaient un échec. Et elles n’étaient pas finies !

Quand le pont fut rangé, ils s’assirent dans le cockpit. Nathalie fumait la bouche pincée, visiblement toujours énervée. Ils n’avaient plus grand-chose à se raconter et le silence régnait. Jérémie, debout sur l’échelle accédant au carré, repensant aux quelques maquereaux pêchés avec la ligne de traine attachée à la main courante à l’arrière, décida, pour s’occuper, de les préparer en prévision d’une chaudrée, sorte de ragout à la mode charentaise, qu’il cuisinerait le lendemain. Il se munit d’un sceau et posa sa pêche sur une grande planche en bois devant lui commençant par écailler les poissons avec de petits gestes précis et rapides. Après, leur avoir coupé la tête avec un couteau bien aiguisé, il les ouvrit en deux en insérant la lame dans l’anus pour trancher avec force jusqu’à la hauteur des branchies. Alors avec la main, les viscères des poissons éventrés furent arrachés. Une fois l’opération terminée, Il vida la planche ensanglantée dans le sceau et le jeta par-dessus bord attaché à une corde pour le rincer. Les poissons furent aussi lavés à l’eau de mer.

— Ils sont beaux, regardez ! Je les mets dans la glacière et on les mangera demain midi avec le jus des légumes cuits ensemble dans le faitout, ce sera excellent !

Nathalie prenait un air dégouté en l’observant de biais. La vue des boyaux sur la table avait été loin de la mettre en appétit.

— Qu’est ce qu’on mange ce soir ? Demanda-t-elle comme par malice.

— On sera au port vers dix heures et demi et en plein été il y aura bien quelque chose d’ouvert pour diner…

— Oui, reprit Delphine avec sérénité. Ça nous fera du bien de nous détendre un peu, hors du bateau.

— Mouais, douta Nathalie. Je n’ai pas l’impression que le coin soit très animé par ici…

Instinctivement, tous observèrent les bords du canal. Nébuleux, pour ainsi dire cosmique, tant le brouillard transformait les formes, le paysage laissait toutefois deviner quelques maisons de la fin du XIXe ou du début du XXe siècle dont les contours surgissaient au milieu de la brume. Aucun promeneur sur les berges et aucun bateau en vue avec la marée basse. Le chenal faisant encore un coude avant d’ouvrir sur le port et la ville, ne laissait pas entrevoir une vie extérieure à la leur. Ils se rendirent alors compte qu’un silence total alourdissait l’ambiance générale. Aucune mouette, aucun goéland ne piaffait de façon criarde comme à l’accoutumée. Juste une opacité lugubre les cernait, les enveloppait, les, maintenant qu’ils s’en rendaient compte, inquiétait.

« L’enracinement »

Frédéric Le Quer