Les masses populaires

Par Samedi 7 février 2015 Permalink 12

Si avec l’éveil du besoin, de grands bouleversements sont envisageables, les masses, malgré les événements économiques, sociaux, politiques, sont dans une torpeur que rien n’ébranle. Quoiqu’il puisse se passer, plus rien ne les touche vraiment, orphelines d’une pensée qui en décelant leurs maux, serait capable de les soulever.

Toute rébellion semble donc impossible. Bien sur, les médias ont, sur un mot d’ordre le plus flou possible, la faculté de faire descendre des millions de gens dans les rues… Et de les faire rentrer chez eux dans le calme et la discipline. Les caciques parlent alors de l’esprit du 11 janvier, d’autant plus loué qu’il ne présage en rien d’un lendemain chamboulé. On sent alors que le peuple veut, est presque prêt et qu’il est arrêté non pas par peur de l’oligarchie, encore moins par respect, mais plutôt par le sentiment diffus d’une culpabilité sclérosante. Et, de fait, les sentiments de mal être ou d’inégalité, vecteurs essentiels à tous les mouvements populaires puissants, sont admirablement réprimés par le pouvoir qui s’efforce de faire croire à une espèce d’age d’or qui ne pourrait que combler d’aise les français.

Le chômage, la pauvreté, l’insécurité ne sont pas niés mais bien plus subtilement, ils apparaissent comme le revers d’une médaille dont l’avers serait la consommation et son corollaire obligé, le bonheur. Dans les esprits s’insinue alors l’idée qu’il est inutile de quêter un Graal qui ne pourrait rien apporter de bénéfique, mais risquerait au contraire de nous éloigner des bienfaits que la société nous propose. Les difficultés sont perçues comme les résultantes de fautes commises personnellement, d’incapacités intellectuelles, d’absence d’esprit d’initiative. Le malheureux culpabilise d’être malheureux car il a honte de lui, de ses performances, de ses échecs. Sa faute d’avoir du mal à vivre lui revient donc de droit, à lui, à lui seul bien qu’il soit toléré et même bien vu de fustiger les institutions pour une certaine catégorie de population issue de l’immigration. Mais les autres ont forcément tort comme il leur a été expliqué sans cesse et se cachent du coup. Ils gardent pour eux leur désespoir et leurs regrets car personne n’est là pour hurler que les temps sont trop durs pour certains et bien trop faciles pour d’autres, que l’injustice vient de la naissance, que tout est fait pour maintenir en l’état cette hiérarchie issue du népotisme.

Les classes dominantes se perpétuent ainsi, dans l’ordre et à l’abri, de moins en moins nombreuses, de plus en plus lointaines. Les salaires vont de un à trois cents, ou quatre cents, sans qu’il soit utile de le cacher. Mais de leur propre mouvement, les masses ne se révoltent aujourd’hui pas non pas parce qu’elle n’auraient pas de points de comparaison comme l’écrivait Orwell, mais parce qu’elles se mésestiment selon des critères imposés par ceux dont l’intérêt premier est qu’elles restent courbées.

Frédéric Le Quer