La jeunesse

Par Mercredi 15 octobre 2014 Permalink 19

Une longue file de jeunes gens stationnait hier vers 14h30 le long du trottoir sur les Grands Boulevards parisiens. Rangés par deux sur au moins cent cinquante mètres, ils étaient sages, ils étaient bien habillés, les garçons en costume, les filles souvent en jupe. Toute cette jeunesse était belle en cette agréable journée d’automne où le soleil brillait malgré quelques nuages auspicieux comme sur une toile de Magritte avec son ciel si bleu.

Ça a commencé le matin à 10h, même bien avant d’ailleurs, pour ceux qui voulaient être les premiers au cas où ils seraient les mieux servis… La filiale du Crédit Agricole, LCL, celle qui coûte si chère à sa maison mère toujours bien inspirée pour ses investissements, organise une journée d’embauche, du matin au soir. Quelques postulants avec un diplôme bac+x sont à recruter.

A grand renfort de publicité et d’annonces dans les médias officiels, cette journée d’espérance a été promue. Alors ils sont venus, ils sont tous là, les candidats! Et tant mieux! Plus on est de fous, plus on rit! Donner le choix au consommateur est une grande idée libérale! Le consommateur ici c’est la banque; la marchandise, c’est cette jeunesse attirée par l’espoir d’un contrat de travail à durée illimitée! Toute sa vie chez LCL, c’est le Graal proposé en ce mois d’octobre. Mais la concurrence est rude, impitoyable; malheur aux vaincus! Et chacun le sait. Personne ne parle. Dans cette file chacun a pour ennemi son voisin.

L’idée de la banque est de les faire parader à la vue de tous pour son image , pour montrer son implication sociale, prouver qu’elle aussi est jeune, dynamique, pour dire aux badauds qu’elle est prête à employer ses gosses! Alors au lieu de les faire pénétrer dans l’immense hall haussmannien, la jeunesse est parquée, bien en ordre autour du pâté de maison, silencieuse et concentrée; elle prend l’air face à tous, attendant son tour. Certains ont surement la trouille au ventre car il est temps pour eux de travailler, de rentrer des sous, de se normaliser, d’avoir un peu de chance… « Avoir de la chance » est devenu une qualité, un plus pour l’employeur comme on dit maintenant… Comme être intelligent, courageux, honnête…

Le défilé dure depuis cinq bonnes heures et il est prévu pour encore quatre heures. Le temps s’égrenant, la vulgarité de cet employeur odieux devient criante. Mais c’est lui le chef! Ils attendront toute la nuit, dehors, en rang d’oignons si ça lui plait! Et c’est vrai que cette jeunesse patientera parce qu’elle n’a pas le choix. Prise au piège du monde que ses aînés lui ont forgé, elle est soumise, elle est malléable, elle est corvéable. Le crépuscule de la nation française s’exhibe ce jour d’octobre dans le tragique fatalisme de sa jeunesse.

Frédéric Le Quer

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