Jean-Etienne Liotard et ses turqueries

Par Dimanche 15 mars 2015 Permalink 14

Jean-Etienne Liotard, genevois d’origine française, né en 1702 est le type même de l’artiste cosmopolite, aventurier, un brin excentrique, comme Giacomo Casanova a pu jouer ce rôle dans le domaine littéraire. Seulement notre peintre finit par s’assagir à l’age de 54 ans en fondant une famille avec une jeune calviniste qui lui donnera cinq enfants et un heureux foyer.

Au dos d’un de ses autoportraits il écrivit, parlant de lui à la troisième personne: « portrait de Liotard peintre/il a pris ensuite un habillement turque et portoit une longue barbe/il réussissoit aux portraits en pastel qui étoit d’un grand fini » Tout est presque dit!

Né de parents français ayant fui leur pays après la révocation de l’édit de Nantes et ruinés plus tard par les spéculations de John Law, il suit un apprentissage de miniaturiste et d’émailleur dans sa ville natale puis à Paris. Très vite les commandes arrivent et il réalise des portraits dans le gout rocaille de l’époque. Toutefois sans réel avenir dans la capitale, la hiérarchie des genres en peintures reléguant assez loin les miniaturistes, il part d’abord à Rome où le pape Clément XII va jusqu’à poser pour lui. Puis rencontrant des anglais qui faisaient leur Grand Tour, il s’embarque avec eux vers les côtes ottomanes. L’idée du peintre turc lui vient alors: Il se vêt de l’habit et laisse pousser une longue barbe. Pendant quatre années, il réalise une série d’élégants portraits de commerçants et de diplomates et même du grand vizir. Son sens inné de la publicité, l’aide à obtenir une réputation qui dépasse largement les frontières de la Turquie qu’il finit par quitter pour la Moldavie.

L’excentrique peintre toujours accoutré à la turc continue ses pérégrinations européenne portraiturant les plus grands à Vienne, à Francfort, à Venise, à Milan, à Darmstadt, à Bade, à Carlsruhe, en Hollande, à Londres, à Paris… Partout sa réputation le précède et les prix qu’il pratique sont « extravagants ». Pourtant, jamais il ne sacrifie à l’exigence de vérité; la précision des traits qui obsèdent l’artiste ont tout pour inquiéter le modèle! Pour ses autoportraits, il scrute son visage avec acharnement et atteint parfois une intensité psychologique qui peut rappeler Rembrandt!

Enfin, en 1756, fortune faite, « il sacrifie sa barbe sur l’autel de l’hyménée ». Jusqu’à sa mort en 1789 à Genève, il ne cesse de peindre, s’orientant parfois vers la nature morte, et d’écrire, réfléchissant à son art et correspondant avec son compatriote Jean-Jacques Rousseau. Son gout des turqueries le fit remarqué, son talent et parfois son génie le rendirent inoubliable.

Frédéric Le Quer

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